Cahiers du Cinéma, No. 568 Mai 2002, p. 16-22

David Cronenberg

Spider c´est moi

 

Ni gore ni science-fiction. Dans Spider, David Cronenberg donne tout sons sens à la métaphore de la toile d´araignée, associé à la folie.

par Serge Grünberg

Le Festival de Cannes, présidé par "l´autre David", va, cette année, découvrir le dernier opus de Cronenberg. Spider, un film qui sort non seulement du tout-venant de la production internationale, mais aussi de la veine habituelle du cinéaste ontarien. Nous ne sommes en effet ni dans legore ni dans la science-fiction. Pas de métamorphoses monstrueuses, d´univers virtuels, de retour à l´animalité. Certes, nous serons encors proche de la tonalité kafkaienne dans laquelle baignaient Crash et Le Festin nu, mais, cette fois, c´est en arachnide que le héros se transformera. Et les araignées, on le sait, tissent avant tout des fils d´une soie à la fois robuste et évanescente qui, une fois reliés les uns aux autres, composent une toile, un web que disent les Anglais. La métaphore de la toile d´araignée, souvent associée à la  folie, prend ici tout son sens: il s´agit de piéger, comme le prédateur, une proie, volante, de l`engluer dans des rets dont elle ne pourra jamais se libérer. On sait Cronenberg entomologiste éclairé (comme son maitre Nabokov,  il a longtemps chassé les papillons) et l´on ne doute pas que le titre du scánrio qui lui fut soumis par Ralph Fiennes en personne a du jouer un role dans l´attrait qu´il éprouva.

"Il y a trois ans, on m´a envoyée le scénario de Spider avec une lettre de CAA [Creative Artists Agency, la plus grosse agence d`Hollywood, ndlr] confirmant que Ralph Fiennes voulait jouer le role titre, explique David Cronenberg. C´est très rare, la plupart des agents ne voulant pas s´engager à ce point. C´est un argument de moins dans les négociations... C´était donc quelque chose d´assez extraordinaire. J´eus plus tard la confirmation que Ralph avait insisté sur ce point auprès de son agent. C´est avant tout pour cela que j´ai lu le scénario: personne d´autre que Ralph n´y était aussi attaché."

Cette deuxième raison (l´estime pour Ralph Fiennes, acteur anglais archétypique formé dans le drame shakespearien) sonne curieusement dans la bouche de Cronenberg qui, pour etre un directeur d´acteur reconnu et apprécié par la profession, a toujours évité de faire un cinéma d´acteurs ou trop s´identifier à un interprète. Mais il suffit de voir Fiennes dans Spider pour comprendre à quoi le cinéaste fait allusion; j´ai moi-meme constaté, lors des quelque jours que j´ai passés à Londres, sur le tournage, à quel point l´acteur avait fusionné avec le personnage, allant jusqu´à porter ses quatre chemises sur et hors du plateau, et insister auprès de la production pour n´avoir de contacts qu´avec Cronenberg. Nous sommes déjà dans le piège, dans un jeu de projection du démiurge sur sa créature, avec dans le role de médiateur satanique, Patrick McGrath, l´auteur-scénariste. Nous sommes également dans le vif du sujet et, pourquoi ne pas le dire tout de suite, dans l´édifice pervers par sa fausse évidence que constitue le film.

Car Spider, film sur la folie, est surtout un film sur le regard, le point de vue, le cadrage, une véritable grammaire du cinéma contemporain, concue comme un piège à regards. C´est une histoire sombre, mélancolique, une sorte d´oratorio au lyrisme désespéré sur l´irréconciliable opacité du monde, mais cette opacité baigne dans une clarté tendre, celle d´une enfance à jamais perdue, cette époque de la vie où l´on croit cencore aux mystères du monde faute d´y participer vraiment. L´époque où l´enfant, avant la révolution de la puberté, est avant tout le spectateur des jeux des adultes. Cette "innocence", il va la perdre un fois qu´il sera engagé dans la partie active de la vie, celle où l´on croit maitriser son destin, et parfois celui des autres.

"Mon attirance pour cette histoire est donc étrange, poursuit Cronenberg. Dans d´autres conditions, je n´aurais peut-etre pas eu les memes réactions, alors que, là, je suis entré dans l´histoire dès la première page! Meme si je sais qu´on risque de mal me comprendre, ca ne me pose aucun problème: pour etre clair, je me suis totalement identifié au personnage de Spider. J´ai fantasmé que j´étais une sorte de clochard, de chemineau, qu´on vient de laisser sortir d´un hopital psychiatrique et qui a gardé de sa vie des souvenirs extrement confus. Je suis totalement devenu Spider. Je ne vais pas commencer à m´autoanalyser; je le ferai peut-etre après la sortie du film. Je crois que l´analyse - pas une psychanalyse au sens thérapeutique, mais une forme d´analyse créative - du poutquoi de cette attirance, de cette proximité, avec Spider, de la compréhension que j´avais fr lui et de ses actes, est à la base de tout!

Je m´ídentifie complètment avec le role!

"Spider c´est moi!" [1] Après tout, Spider est un écrivain, un artiste, à sa facon, un artiste de la mémoire."

 Spider est donc un enfant bouleversé par la situation classique du complexe d´Oedipe: les relation de ses parents ne se signalent à lui quepar deux instances - sa mère l´abandonne et son père devient (pour quelle étrange raison?) le "préféré". Un soit, il voit de sa chambre son père et sa mère, enlacés dans la cour du petit pavillon ouvrier où loge la famille. Est-ce une aggression? Si ce n´est pas le cas, quel secret cela cache-t-il?

Mrs Cleg, sa mère chérie - qui possède, étonnamment, une distinction naturelle, une posture qu´on n´attend pas dans ce milieu - se transforme alors en une de ces créatures vulgaires, mal habillées et puant l´acool, qu´il observe parfois lorsqu´il va chercher son père au pub du coin, le Dog & Beggar. Le jeune Spider s´est totalement identifié non tant à l´araignée, qu´au fils de l´araignée, oeuf parmi des milliers d´oeufs, que la maman araignée dépose aux extrémités de sa toile, dans de petites poches soyeuses. Le conte fondateur qu´il aime tant que sa mère lui relate, fait naturellement l´impasse sur le role du papa araignée. Dans les contes pour enfants, il n´y a qu´une mère et un bambin; tous deux vivent dans un paradis idéal non encore subverti par cette coupure qu´est la sexualité. Le père est chargé d´etre un "père", fonction difficile à comprendre, puisque dans la famille Cleg comme chez les arachnides, c´est la mère qui semble "mettre le repas sur la table".

Le père se signale avant tous par son absence (il est soit au pub, soit en train de travailler dans son jardin ouvrier), laissant le couple parfait que forment le petit Dennis et sa maman, broder à loisir sur l´histoire de l´araignée. Mais quelle est, au juste, cette histoire "merveilleuse"? Ecoutons-la avec l´oreille d´un enfant, déjà perturbé par l´intuition du sexe: la maman araignée, une fois qu´elle a tissé sa merveilleuse toile, qu´elle a tendu ce piège invisible qui servira, plus tard, de garde-manger à ses rejetons, s´en va, sans un regard, mourir dans un coin, "sèche et vide". Son "travail" est fini. Elle a condamné le petit Spider à etre au monde pour mieux l´abandonner à sa cruauté. N´est-ce pas, d´ailleurs, le sens profond de tant de contes pour enfants? Ne peut-on distinguer, sur les lèvres de Mrs Cleg, lorsqu´elle lui demande: "C´est la partie de l`histoire que tu préfères, n´est-ce pas?", une sorte de sourire à la signification contradictoire? Car il faut des preuves d´amour de ce petit garcon si éveillé. Il faur qu´il souffre par avance de la séparation d´avec sa mère pour mieux lui exprimer son adoration. Et comme, dans cette pauvre famille nucléaire, il n´y a qu´un autre prétendant - le plombier, son père - comment ce petit garcon pourrait-il éviter d´en etre non seulement jaloux, mais encore de le soupconner de vouloir "assassiner" sa mère?

Il y a souvent, chez Cronenberg, de tels triangles oedipiens: La Mouche était un film à trois personnages, par exemple, mais également The Brood, un des plus beaux et des plus effrayants films sur l´enfance et sur la maternité. On sait pourtant que ce metteur en scène délicat et provocateur n´a jamais commis de "drames psychologiques". Spider ne déroge nullement à cette habitude. Au contraire: comme toujours, chez Cronenberg, les données psychologiques ou psychanalytiques sont supposées connues et comprises. C´est par la dynamique des points de vue, par une weltanschauung, qui ne cesse de se transformer, d´étendre son emprise sur le personnage, l´auteur, le réalisateur et le spectateur, que lesdites données vont, non pas nous imploser leur loi, mais nous ouvrir des perspectives sans cesse plus abyssales.

Il y a, dans l´exotisme assumé d´une Angleterre ouvrière d´après-guerre, un choix esthétique précis, dont Cronenberg nous donne certaines clés: "L´univers de Spider est le mien. Pour remonter dans l´histoire, je note que le Canada a été une colonie britannique pendant beaucoup plus longtemps que les Etats-Unis - nous n´avons pas connu de révolution - ensuite c´est devenu un dominion; ainsi la présence de l´Angleterre est beaucoup plus forte qu´aux Etats-Unis (ou au Québec). Mon père était bibliophile et anglophile; ainsi, enfant, je lisais des magazines d´enfants commes Les histoires de Horatio Hornblower, etc. Il y a eu ensuite ces merveilleux films anglais des années 40 et 50. J´ai vraiment senti la présence et l´influence de Carol Reed et de James Mason en tournant Spider. Et,, en fin de compte, je n´ai pas encore, meme partiellement, exprimé mon univers personnel dans mes films. Il me faudrait encore quelques centainnes d´années et des producteurs extremement ingénieux."

Dans cet hommage étonnant au "cinéma anglais de qualité", Cronenberg nous dévoile une partie de sa méthode. Ennemi résolu du réalisme, il décrit toujours une société qui n´a d´autre lien avec le réel qu´une tradition particulière du cinéma qu´il va disséquer, transformer, réinventer pour mieux nous faire voire. Dans le Festin nu, il s´attaquait au film noir des années 50; dans Crash, à une certaine imagerie hyperréaliste [2] associée à la voiture; dans eXistenZ, c´était l´univers austère et convenu des décors de jeux vidéo, etc. Lors du tournage, j´ai remarqué avec quel soin maniaque Cronenberg avait recherché dans le Greater London, des décors naturels, tous parfaitements en phase avec sa vision d´un Londre à la fois éternel et dépeuplé.[3]

"Spider est un film sur la psychose et la reconstruction de la réalité ou, peut etre, plus précisément, sur le processus continu de reconstruction de la réalité. A la base, un psychotique fait que ce que tout etre humain doit faire, mais il est en décalage avec cette psychose collective qu´est la société, et n´est donc guère compatible avec elle."

"Magie du cinéma!" Tous les éléments de ce puzzle décoratif (souvenons-nous que Spider passe beaucoup de temps à reconstituer un puzzle, dans le centre de postcure où il vit) viennent de quartiers différents. Orson Welles, déjà s´émerveillait du fait que, dans certains de ses films, comme Le Procès, on entrait gare d`Orsay, on traversait un intérieur indéfini, et l´on ressortait dans quelque rue de Zagreb! Un peu comme, dans le Festin nu, on voyait, d´un fenetre de Tanger, au Maroc, le métro aérien de New York. La "reconstruction" dont il est question a, bien entendu, un rapport privilégié avec le cinéma lui-meme.

"Spider n´est, selon moi, ni un personnage pathétique ni meme un psychotique. Il est au contraire très humain, très universel, meme si son histoire personnelle ne l´est absolument pas. Il va également sans dire que j´ai voulu en faire une oeuvre existentialiste. Je pense donc que j´ai commencé à analyser le scénario et le personnage, et la raison de ma fascination pour l´un et l´autre: à mon avis, ce qu´on le voit faire, c´est réinventer sa vie en partant de zéro ou presque, et recommencer sans cesse.

Pour moi le cinéma est un art et la vie un chaos. C´est une construcion passionnée, oeuvre de groupes d´animaux humains frénétiques, peut-etre fous, qu´ils projettent sur un monde extérieur qui est, par définition, insoucieux et incompréhensible."

Dans Spider, Cronenberg tisse avec fougue la métaphore d´un cinéma idéal: une toile d´araignée, invisible pour les insectes volants ou rampants que nous sommes, et qu´on croit traverser alors meme qu´on s´y englue. Si tout part de la fascination de l´acteur Ralph Fiennes pour un scénario, si cette fascination se transmette à David Cronenberg, toujours tenté par une adaption littéraire qui ne serait pas une illustration bete, le moins qu´on puisse dire c´est que ladite fascination va contatminer l´ensemble du dispositif. Le personnage du Spider adulte et psychotique se perd dans la fascination du "jeune Spider", jusqu´à grommeler ses répliques à l´avance, présent dans le champ, spectateur à la fois engagé et interdit. Car Spider ne se substitue pas à nous, spectateurs, pusique la réalité qu´il tente - avec quelle difficulté ! - de reconstruire, est ontologiquement différente de celle que nous reconstruisons. Sa présence réelle dans le film, son regard créateur, induisent un malaise existentiel qui peut, parfois, nous faire ressentir un vertige purement cinématographique.

"Une fois les prémices du film comprises et acceptées, on réalise qu´aucune vérité objective n´est concevable ou possible dans le film, et qu´en conséquence toutes les interprétations de vérités filmiques, toutes égales entre elles, sont non seulement possibles, mais souhaitables. C´est ce qui explique, en partie, l´expression du Spider à la fin."

Que l´on ne croit pas, pour autant, que Spider soit une oeuvre formaliste, un film expérimental sur le passage de certaines techniques littéraires au cinéma. Toute cette dimension est présente, certes, mais uniquement afin de nous faire voyager dans le labyrinthe de miroirs déformants qu´est le fin. Ce qui impressionne d´abord et finalement, dans ce film, c´est le lyrisme calme, qui plus d´une fois fait songer à Robert Bresson. Une manière dont Cronenberg est, à ma connaissance, le seul représentant. Comme Lynch, il parvient, par exemple, à nous faire réfléchir au sens des paroles du Douce Nuit, ce chant de Noel fondateur que Spider nous susurre à la manière d´un hymne à la mort, au calme céleste du tombeau. Comme dans le conte de la vie du Christ, la seule question qui vaille, n´est-elle pas: "Est-ce que le tombeau est vide?"

Cronenberg est un metteur en scène qui parvient à nous émouvoir par des contes d´une absolue cruauté où l´on découvre, comme ici, que la tendresse maternelle est peut-etre un désir de mort. Mais il le fait avec tant de savoir-faire, en nous faisant partager, fraternellement, son sens aigu de la liberté, et cela sans nous faire honteusement tomber dans le pathos de la fiction hollywoodienne, que l´on s´émerveille, comme son personnage, de la beauté de l´illusion: "Il y a également quelque chose d´important dans la tonalité du film, dans sa texture physique. C´est une sorte de papier mural moisi et très britannique pour lequel j´éprouve une grande fascination... Ne me demandez pas pourquoi."

Cronenberg est enfin l´un des derniers hérauts de cette tradition cinématographique qui méprise le "scénario en béton", le dirigisme imbécile du cinéma dominant qui tient tant à nous révéler "ce qui est, sous l´apparence". Il n´use jamais des trucs grossiers du cinéma commercial, tout comme il résiste héroiquement au "cinéma d´images", aux effet spéciaux convenus et universellement acceptés. On l´a compris, c´est un auteur, un artiste; il en reste si peu, dans le cinéma d´aujourd´hui, qu´on aurait tort de ne pas connaitre les vertiges raffinés qu´ils nous propose.

S.G.

 

1. En francais dans le texte.

2. Souvenons-nous, en particulier, de la séquence du garage, où James Spader et Rosanna Arquette batifolaient dans le chrome étincelant et les reflets sophistiqués des grandes baies vitrées.

3. Je propose ce petit test: combien d´automobiles voit-on exactement dans Spider? La réponse, à elle seule, prouve que l´immense cité que Cronenberg nous montre est bien le "Londres de Spider", la ville vue par un schizophrène...