D-Side, Novembre / Décembre 2002, p. 52-53

David Cronenberg Spider Spider 

par Yannick Blay

David Cronenberg avait un poil décu avec son Existenz, certes rempli de bonnes idées, mais par trop confus. Il n´empeche que c´est avec un plaisir non dissimulé que l´on jette ses sens sur l´attendu Spider, sur nos écrans le 13 novembre, avec un Ralph Fiennes ressemblant à un croisement contre nature entre le Monsieur Hulot de Tati et des héros de Samuel Beckett. L´histoire de ce schizophrène à la recherche de sa mémoire et perdu dans ses monologues intérieurs passionne grace à un vrai suspense et surtout à une photographie et à un jeu d´acteurs au-delà de toute critique. Basé sur le roman de l`Anglais Patrick McGrath, qui en a également concu le scénario, Spider exhibe pourtant, comme toujours dans les films du cinéaste canadien, les recoins les plus sombres de la psyché, entre vérité et perception altérée, dans un univers étrange et alienant.

 

Force est de constater, pour ceux ci qui ne l´auraient pas encore remarqué avant Spider, que David Cronenberg est un grand cinéaste, de la trempe d´un Lynch, qui aime à la fois surprendre et fasciner. Après Existenz, le nouveau Cronenberg délaisse tout effet spécial et arrive à passionner le spectateur sur le rythme d´un train qui n´en finirait plus d´arriver en gare. Sans veritables scènes d´action, le réalisateur canadien marque pourtant les esprits grace à des scènes d´anthologie, comme les premières apparitions proches de la pantomime de Spider incarné par Ralph Fiennes, ses pulsions meurtrières ou suicidaires, les prouesses vulgarissimes de la pute de troisième zone incarnée par Miranda Richardson, les diatribes de Terrence alias John Neville, l´acteur anglais qui incarnait le Baron de Munchhaüsen dans le fameux film de Terry Gilliam, etc. Comme si cela ne suffisait pas, la photographie et les décors jaunis par la dure vie urbaine et ouvrière, à la limite du glauque, les verts bouteille et les rouges criards du fard ou du sang donnent au film un certain esthétisme troublantm, presque malsain. Quant aux personnages, ils sont tout simplement remarquables de maitrise dans le non-dit. Les regards, gestes et autres mimiques de Spider enfant et adulte ou de son père (Gabriel Byrne) font passer des multitudes de détails que Sigmund Freud a mis tant de lignes à chercher à expliciter. Cronenberg prend le temps de filmer ses personnages, les laissant prendre corps ou s´engluer dans des situations parfois surréalistes avant de nous emmener vers un dénouement plus sous-entendu qu´inattendu, mais qu´importe, l´intéret du film résidant dans les images et les personnages hantées qui squatteront quelque temps votre mémoire de cinéphile averti. D-Side laisse maintenant Monsieur Cronenberg vous en apprendre un peu plus sur la toile tissée par son Spider...

 

Qu´est ce qui vous a attiré dans le scénario de Patrick McGrath?

David Cronenberg: Le mécanisme s´est enclenché dès le début. Dès la première page, je suis rentré dans l´histoire et je me suis totalement identifié au personnage de Spider. Cela peut etre difficile à comprendre, je le concois, mais j´ai pourtant fantasmé que j´etais une sorte de clochard, de cheminot, une personne que l´on vient de laisser sortir d´un hopital psychiatrique et qui a gardé de sa vie des souvenirs confus. Je ne sais exactement pourquoi j´ai fini par m´identifier à ce personnage et aux épreuves qu´il subit car le milieu familial dont je suis issu n´a rien à voir avec celui de Spider. Je suise pourtant devenu totalement lui. Il faudrait peut-etre que je commence une analyse (rires). Mais ce sera alors une analyse créative, pas une psychanalyse thérapeutique. Il faudrait que je comprenne le pourquoi de cette attirance, de cette proximité avec Spider. Il me faudra aller au terme de ce processus, pour découvrir enfin ce qui a fini par bousser les bon boutons dans mon esprit... Je ne sais pas pourquoi je le comprends si bien, pourquoi j´arrive meme à comprendre ses actes. Je n´ai jamais cessé de  le répéter, mais on trouve l´une des raisons essentielles pour lesquelles on réalise un film en analysant pourquoi on a envie de réaliser le film. On sair qu´on en a envie mais on ne sait pas exactement pourquoi.

Vous avez aussi fait une analyse après Crash (ndlr: son film tiré adaptant le roman du meme nom de J.G. Ballard)?

Pourquoi, j´aurai du (rires)? Pour Crash, le scénario d´adaptation était de moi. Pour Spider, c´est Patrick McGrath qui a adapté son propre roman.  Et il est très rare que je me sente aussi impliqué par un scénario qui  n´est pas de moi. Je ne pense pas que cela m´arrivera souvent dans le futur (ndlr: son prochain film, Painkillers, est pourtant adapté d´un scénario de Serge Grünberg, un film qui se passe dans le milieu des artistes subversifs avec Orlan dans son propre role et Nicolas Cage). Ce qui a été déterminant, c´est, je me répète, que je me sois à ce point identifié au personnage.

Pour le spectateur, il semble plus évident que cela soit Ralph Fiennes qui se soit totalement identifié à Spider?

Bien sur! D´ailleurs nous sommes partis tous deux dans la meme direction et ce, dans un grand état d´exaltation. Nous considérions tous deux que Spider était un personnage à la Beckett, évoluant en marge de la société, sans argent. Il va sans dire qu´il y a également une relation très forte entre Samuel Beckett et  Harold Pinter. Mais ca a été si loin que nous avons décidé de jouer avec cette idée, d´évoquer l´idée que Beckett serve de modèle à Spider, qu´il ait la meme coiffure que lui...Bref, nous avons beaucoup joué par associations en allant meme jusqu´à  imaginer que ce pourrait etre Samuel Beckett lui-meme.

Ralph Fiennes voulait à tout prix le role, dit-on...

En fait, c´est meme par l´intermédiare de son agent que j´ai récu le scénario de Spider avec une lettre stipulant que Ralph voulait jouer le role-titre. Habituellement, cela ne se fait pas. Mais c´est ce qui m´a fait m´intéresser au scénario en premier lieu. Personne d´autre que Ralph n´y était aussi attaché. Cela a d´ailleurs sensiblement changé ma manière de travailler car, d´ordinaire, je ne pense pas à un acteur en particulier lorsque j´écris ou lis un scénario. Je veux que le personnage grandisse et se développe de manière organique, sans penser aux limites  qu´implique le style de tel ou tel comédien. Pour Spider, je lisais cette histoire en pensant à Ralph Fiennes et à quel point il serait parfait dans le role. Je n´ai pas réussi á imaginer quelqu´un d´autre dans la peau de Spider. Si le scénario m´était parvenu avec le nom d´un autre acteur, je n´aurais certainement pas éprouvé cette meme attirance. Il s´est opéré une sorte de fusion entre l´acteur et  le personnage.

Ralph Fiennes arrive à tout cas avec peu de mots à nous faire pénétrer dans son univers, voire dans son cerveau...

Oui. Spider est une plongée dans les méandres de l´esprit humain. C´est un thriller psychologique, au sens freudian du terme. La situation est elle-meme freudienne: le film traite de la relation particulière et intime qui existe entre parents et enfants.Comme l´enfant réagit-il lorsqu´il découvre ce qu´il ne peut pas encore comprendre? Que se passe-t-il dans son esprit alors qu´il ne fait pas forcément la différence entre sexualité et violence? Le jeune Spider va apporter sa propre réponse à ses interrogations en tenant de structurer une cohérence. Le résultat est un mélange  de faits réels revisité par l´imagination à travers les spécificités et les limites de son esprit. Et Ralph sait magnifiquement faire passer tout cela. Il a cette aptitude à extérioriser le non-dit. Il peut à la fois générer la sympathie et la méfiance chez les spectateurs. Il porte véritablement le film sur ses épaules car tout part de la vision de son personnage. Le film est entièrement vécu du point de vue de Spider, c´est le concept meme. Ralph est sobre, intuitif, complexe, parfait.

Les autres acteurs sont tout aussi extraordinaires....

Oui. Notamment Bradley (ndlr: Bradley Hall, qui interprète Spider petit garcon). C´était sa première expérience de jeu et pourtant il a fait preuve d´une vraie maitrise. Il a étudié le texte, il s´est entrainé à avoir l´accent des faubourgs de Londres, un vrai pro, quoi!

Gabriel Byrne et Miranda Richardson sont tout aussi remarquables...

Gabriel joue probablement le role le plus difficile du film. Il parle peu et ses actes sous-entendent beaucoup. C´est une véritable performance. Quant à Miranda, elle exprime tout un registre dans ce film. Elle est méconnaissable d´un role à l´autre (ndlr: elle incarne trois personnages différents!). On peut simplement dire que les trois femmes se ressemblent un peu physiquement. C´était époustouflant à voir sur le plateau. J´étais aussi heureux d´avoir Lynn Redgrave pour jouer Mrs. Wilkinson (ndlr: celle qui accueille les résidents comme Spider dans uns sorte de maisons de repos). Elle lui confère une humanité austère toute en nuance.