L´Écran Fantastique, Novembre 83, No. 39, p.50-57

The Dead Zone

Entretien avec David Cronenberg

David Cronenberg est incontestablement l´un des réalisateurs les plus originaux du cinéma fantastique actuel. Les idées développées dans ses films sont troublantes, curieuses et le plus souvent sans équivalent d´aucune sorte. C´est le cas de concepts tels celui de la "nouvelle chair" dans Videodrome ou des créatures engendrées par des mutations de l´organisme dans The Brood et Scanners, par exemple. Tous sont terrifiants et assènent - au sens littéral comme au sens figuré - de véritables coups de massue au spectateur!

Ceci s´explique essentiellement par le fait que Cronenberg ne s´est, jusqu`à présent, pas exclusivement cantonné au seul role de réalisateur. Il est depuis toujours versé dans la littérature et c´est lui qui a rédigé les histoires dont il a ensuite controlé la production. The Dead Zone est par conséquent une innovation en ce sens qu´il s´agit d´une production Dino De Laurentiis inspirée d´un roman de Stephen King. Mais le sujet du livre qui se réclame du "fantastique biologique" (le héros présente des facultés intellectuelles para-normales à la suite d´un accident de voiture) s´inscrit parfaitement dans la trajectoire de Cronenberg.

 

Un Project Pour Stanley Donen

Lorsque nous nous sommes rencontrés, dans un petit restaurant d`Hollywood, où nous allions avoir cet entretien, Cronenberg en était à l´étape finale du mixage de The Dead Zone. Portant un sweat shirt sur lequel était imprimé le titre de son film, le réalisateur, évoque avec un certain plaisir, au cours du repas, des anecdotes relatives à son premier film inspiré de l´oeuvre d´un autre écrivain(1).

David Cronenberg The Dead Zone

Comment vous etes-vous lancé dans The Dead Zone?

J´ai fait la connaissance de Raffaella de Laurentiis. Elle avait beaucoup aimé Scanners et nous avons parlé de choses et d´autres. Elle m´a demandé si j´avais lu The Dead Zone, dont Lorimar avait  acquis les droits.  Je n´avais pas lu le livre mais, lorsque ce fut chose faite elle m´avoua qu´à son insu Lorimar avait déjà engagé Stanley Donen our réaliser le film et Sydney Pollack pour le produire. Je décidai donc de ne plus y penser.

Puis, il y a de cela à peine plus d`un an, j´étais dans le bureau de John Landis lorsque Debra Hill me lanca à brule-pourpoint: "Au fait, que diriez-vous si je vous proposais The Dead Zone?" Je lui r´pondis qu`à  mon avis cela ferait un très bon film. Elle affirma qu`elle le produisaitpour Dino De Laurentiis et voulait que j´aie un entretien avec de dernier car elle pensait que c´était un film pour moi.

Aussi étrange que cela paraisse, il avait fallu tout ce temps pour revenir à la case "départ". Entretemps d´autres réalisateurs avaient été contactés (2) et divers scripts avaient meme été proposés. Stephen King en avait écrit un, Jeffrey Boam un autre. C´est finalement ce dernier qui fut choisi pour écrire notre version du film.

Nous n´étions pas satisfaits des scripts qui avaient été proposés et je suggéraide réadapter le livre pour satisfaire aux besoins de l´écran en oubliant tout ce qui avait été écrit auparavant. Le scénario de Jeffrey, initialement écrit pour Stanley Donen, contenait des éléments qui nous donnaient à penser que Jeffrey était le scénariste qu´il nous fallait pour le scripts définitif. C´est à lui que celui-ci fut effectivement confié. Il n´y eut que Debra, Jeffrey et moi-meme pour - enfermés pour trois jours dans une chambre d´hotel à Toronto - restructurer l´idée de base. Bien sur, il y eut de nombreux problèmes à résoudre pour adapter le livre à l´écran. Comme c´est, du reste, toujours le cas...

Les Modifications d´un Scénario par trop complexe

Le scénario de Stephen King était-il donc utilisable?

L´un des problèmes à résoudre était le suivant: il y a dans le livre trois intrigues menées parallèment de bout en bout. Je ne pensais pas qu´il était possible de les ramener de facon satisfaisante aux dimensions d´un scénario. Stephen proposa une solution dont personnellement je pensais qu´elle ne convenait pas. Il commencait par situer Stillson dans le passé. Je pensais pour ma part, que nous devions commencer par l´histoire de Johnny et présenter un triptyque, un film en trois parties à la place de cela. La première partie était celle de Johnny et Sarah, qui racontece qui lui est arrivé, à lui Johnny. À quoi succède l`histoire de Frank Dodd - au milieu - puis pour finir, c´est l´épisode Stillson. Ce qui me semblair préférable à l´imbrication des histoires les unes dans les autres. Je pensais que c´était intéressant d´essayer de stratifier chronologiquement. Mais je ne suis pas surque celaait réussi.

Je pensais également que le scénario des Stephen conférait aux meutres commis par Frank Dodd plus d´importance que je ne voulais moi-meme leur en donner dans la version filmée que je me proposais de faire. Son scénario était très différent de son livre. Très différent par le ton. Assez ironiquement, notre version cinématographique fut plus proche du livre, à cet égard, que ne l´était le scénario de Stephen King lui-meme.

Stephen a vu le film et l`a, je crois, beacoup aimé. Il a dit qu´il y avait dans le film certaines choses qu´il aurait souhaité voir exister dans le livre. Ce qui, à mon avis, est un beau compliment.

Outre la séparation des intrigues, quels autres changements avez-vous apporté?

De très nombreux changements. Dans le film nous ne montrons pas l´épisode du coma. Il y a un accident, l´accidenté se réveille à l`hopital. Il ne comprend paspourquoi il n`a ni cicatrices, ni bandages, ni meme égratignures. Il pense que l´accident a eu lieu la vielle. Ses parents entrent dans la chambreet lui apprennent qu´il est dans le coma depuis cinq ans. Le livre donne le sentiment qu´il est dans le coma prolongéet montre simultanément la vie de Sarah se popursuivre au jour le jour. C´eut été très difficile à traduire en images.

Je pensais qu`en raison meme des compressions que l´on doit nécessairement réaliser dans un film, ce serait une toute autre affaire que d´amener le spectateur à se réveiller en meme temps que Johnny, dans l´ignorance qu´il y a eu cinq ans d´absence. Bien sur, dans le livre pas la moindre tentative n´est faite pour ménager ce genre de surprise. La livre réalise en revanche quelque chose de tout à fait différent et qui consiste à donner le sentiment de ce que pourrait etre la conscience au cours d´une période de cinq ans passée dans le coma. Ainsi la différence entre les deux médias est-elle quantitative, non qualitative. Je ne parvenais pas à me représenter mentalement les scènes dans lesquelles Johnny aurait été dans son lit tandis qu`une voix radiodiffusée aurait annoncé les résultats d´élections, etc. Sans doute existe-t-il mille subterfuges permettant de réaliser et de réussir ce genre de scènes mais je ne voyais simplement pas lesquels et pensant que j´échouerais, je n´ai pas essayé.

Une autre différence veut que dans le livre Sarah disparaisse aux deux tiers du livre, tout en continuant d´exister par la médiation de lettres. Je pensais que cela non plus n´était pas "cinématogaphique". J´avais la conviction qu´elle devait participer au dernier tiers du film. A cette fin, nous la faisons travailler à la campagne électorale de Stillson et on la voit à l´occasion de la dernière manifestation, au moment où Johnson [Johnny] essaye de tirer sur Stillson. Témoin du drame, elle est aux cotés de Stillson mourant. Nous n´avons toutefois rien changé à la fin alors que, curieusement, aucun des autres scénarios ne s´en privait. Je crois , sans en etre tout a fait sur, que le script de Stephen était également différent pour ce qui est de la fin. La fin du livre me plaisait, aussi l´avons-nous conservée. Nous avons introduit cette petite différence que Sarah est là, avec lui, à la fin.

L´Univers Différent de Stephen King ...

Cela du etre un expérience intéressante pour vous puisqu´en somme vous travailliez pour la première fois sur le matériau d´un autre!

En vérité, c´était la deuxième fois que cela m´arrivait. J´ai réalisé un film intitulé Fast Company dont je ne suis pas responsable du premier script. Celui-ci m´a tout de meme valu une disctinction! Il faut dire que je l`avais considérablement retravaillé. Ce qui n´est pas le cas ici. Oui, certes, il y a bien une scène que nous avons écrite, Debra et moi, mais parce que l´auteur n´était pas là et que nous en avions un besoin urgent. C´est tout!

Ce qui fut nouveau pour moir, c´est d´avoir eu à travailler sur une bonne histoire existante; mais nous avons été très fidèles à Stephen, en raison de la sympathie profonde que j´éprouve pour l`histoire et la situation, en vertu de quoi les changements introduits par nous semblent davantage etre signés Stephen King ...

Les personnages sont par le ton très différents de ce qui je fais habituellement. Mes personnages sont d´ordinaire très courtois, sophistiqués, raffinésm, légèrement pervers. Les personnages de Stephen accusent un penchant à la rusticité, la simplicité; il sont accessibles à tous. Je n´ai pas tenu à changer quoi que ce soit à cela. C´est là au contraire quelque chose qui m´a plu.je n´aurais, pour ma part, jamais appelé un personnage John Smith! Pour rien au monde! Mais je n´ai rien modifié à cet égard.

Aussi toutes les modifications introduites se sont-elles limitées à réduire, comprimer, faire bien sentir à l´écran les émotions contenues dans le livre. Le visions de Johnny, par exemple, ne pouvaient etre transposées directement en images.Il fallait une médiation concrète. Ce qui, du reste, de déplut pas à Stephen. Dans le film Johnny observe, il est présent mais il observe. Cette expérience de vision mentale n´est pas classique, c´est autre chose.

Il y a également deux modifications qui concernent l´enfant auquel Johnny donne des lecons et dont il sauve la vie pour finir. L´enfant n´est plus ce Chuck, agé de dix-huits ans qui se flatte de posséder une corvette. Je l´ai d´une part rebaptisé: il s´appelle Chris, a une dizaine d´années et c´est un enfant timide. Issu d´une famille très aisée, il doitsa timidité à la supériorité intellectuelle de son père. Je pensais que Chuck n´aurait pu, si on l´avait rencontré dans la rue, inspirer la moindre sympathie. Dans le livre je n´ai du reste aucune sympathie pour lui. C´est au fond un minus sur lequel l´enseignement n´a aucune pris mais qui a par ailleurs tout pour etre heureux et semble meme assez costauf. Je voulais que Johnny se reconnaisse, reconnaisse sa propre sensibilité dans cet enfant. Stephen a approuvé ce changement qu´il considère comme une amélioration par rapport á ce qu´il a fait dans son livre.

Ce film vous donne-t-il le sentiment d´etre un "enfant adoptif" parce que vous n´en avez pas écrit le scénario?

Non. Non, je n´ai jamais eu ce sentiment. Vraiment jamais. Je dois meme dire que les gens qui l´ont vu trouvent quantités de liens entre ce film et ceux dont je suis moi-meme auteur. Cela ne vient pas de ma volonté d´imposer ceci ou cela, mais du sujet traité qui est la douleur et la difficulté de faire s´épanouir un talent ou un don qui n´est pas pleinement compris, et qu´il est difficile d´exprimer. Dans Scanners, il s´agissait déjà de la meme métaphore pour l´art et la créativité. The Dead Zone devait fonctionner de manière identique. Au départ Johnny est une personnage très ordinaire, il devient par la suite un etre tout à fait exceptionnel et extraordinairement sensible. La métamorphose ne se fait naturellement sans peine... Le chemin est malaisé...

Que pouvez-vous nous dire de votre collaboration avec Dino De Laurentiis?

J´ai adoré travailler avec lui. Ce qui ne fut pas toujours facile! Il y a tant des choses à décider et tant de choses parmi lesquelles choisir. Mais il était facile de communiquer avec lui. Je n´irai pas jusqu´à dire que nous sommes jamais heurtés à propos de quoi ce soit. Nous avons eu  des discussions serrées. Nous jouissions tous les deux du meme droit de veto! Nous étions chacun autorisés à dire non à ce qui nous déplaisait et, pour obtenir l´approbation de l´autre, il fallait chaque fois de sérieux arguments. Qu´il se fut agi d´acteurs, comme de toute  autre chose. Dino disait qu´il n´imposait jamais rien à un réalisateur auquel il ne croyait pas, ce qui m´a été confirmé du reste. Dans certains cas il désapprouvait sous prétexte que cela annoncait mal. Je le contredisais: "Si, vous allez voir, mais laissez-moi seulement essayer. Si ca ne va pas, on abandonne." Et, de cette manière, tout finissait par s´arranger.

David Cronenberg The Dead Zone

Une Collaboration Agréable avec Dino De Laurentiis

Le scénario fut traduit en italien, puis de nouveau en anglais. Cela vous a-t-il posé des problèmes?

Nous nous sommes, de ce fait, parfois trouvé dans des situations comique, notamment lorsqu´il y avait des différences dans la pagination et que nous nous apercevions soudain que nous ne parlions des memes choses! Cela a légèrement ralenti le rythme et oui, bien sur, ce ne fut pas sans problèmes car Debra et moi-meme sommes relativement logiques, tout comme Dino du reste, et il fallut naturellement chaque fois revenit en arrière. Il faut se battre avec sa propre langue pour simplifier les choses lorsque l´on s´adresse à un interlocuteur dont l´anglais est un peu moins rapide. Dino avait parfaitement conscience de cela et tout se passa très bien.

J´ai déjà eu, en face de moi, des producteurs intraitables. Je crois, d´une facon générale, que l´on a des ennuis avec Dino lorsque l´on n´aligne pas ses actes sur l´idée que l´on fait du film. Il y a là source de conflits. Peut-etre Dino serait-il encore plus inflexible, plus exigeant, si les écarts de cet ordre se multipliaient. Mais nous avons, Debra et moi, d´emblée essayé d´etre à la hauteur des situations.

Si Dino disait par exemple: "Je veux une scène où il se passe cela..."; sil suggérait aussitot ce que cette scène pouvait etre. Jamais, cependant, il ne semblait strictement arreté à une idée personelle. Je povais très bien dire: "Cette idée-là ne me plait pas, parce que... Mais, que diriez-vous d´une scène dans laquelle se produirait ceci, et non cela, et dont le résultat serait le meme." Lorsque Dino avait le sentiment qu´il manquait une étape, disons une trasition dans le film, il fallait l´écouter car il a por ces choses un instinct infallible. Les suggestions qu´il pouvait faire n´étaient pas toujours aussi bonnes, mais je n´ai pas constaté qu´il ait essayé de nous imposer quoi que ce soit.

Le Choix Délicat Du Personnage Principal

Que pouvez-vous dire de la distribution?

Pour moi l´un des aspects les plus importants de la préproduction est la distribution et le choix des lieux de tournage. C´est au réalisateur qu´échoit cette tache. Mais Dino, en l´occurence, était également très concerné. Il y avait, encore, un "droit de veto" réciproque. En d´autres termes, si je disais: "Voici l´acteur qui, à mon avis, devrait jouer ce role" et que Dino répondait "Absolument pas, je ne parviens pas à le voir dans la peau du "personnage"; il fallait que j´en fasse mon deuil, mais Dino merci! Dino ne m´imposait pas pour autant un autre acteur. Il se contenait de suggérer un nom, et ensemble nous cherchions une solution qui fut satisfaisante pour chacun de nous. A cet égard, son sixième sens fonctionnait très bien. De temps à autre, il objectait le choix d´un tel ou d´une telle pour un motif que je ne parvenais pas à déterminer, ou bien alors il ne connaissait pas l´acteur que nous suggérions et montrait, par conséquent, peu d´enthousiasme à son sujet; mais le résultat final est assez éloquent: rien n´apparait à l´écran que je j´aie réellement voulu. Si quelque chose me déplait, j´en suis totalement reponsable. Rien ne m´a été imposé, de la distribution, au plus petit détail.

Songiez-vous dès le départ à Christopher Walken pour interpréter le role de Johnny?

Non. Ce fut là une suggestion de Dino. En fait, Dino voulait à tout prix la participation de Christopher. C´est un acteur que j´admire moi-meme beaucoup et avec lequel je souhaitais travailler depuis longtemps. Mais je craignais qu´il ne fut pas trop agé pour le role et il me fallut, mentalement, réviser tout le scénario en fonction de son age effectif; c´est seulement lorsque j´eus admis que le role pouvait etre confié à un acteur de plus de vingt ans que Christopher me parut réellement convenir.

Chris Walken est, à mon avis, extraordinarement bon dans ce roles. Certaines personnes qui l´ont vu disent que c´est son meilleur role à ce jour. Ce qui signifie, qu´ici il se surpasse. Une chose qui me préoccupait également au sujet de Chris est que dans la plupart de ses films il est très réservé, très distant, très froid, lorsqu´il n´est pas foncièrement psychotique, selon les roles confiés. Je savais qu´il pouvait incarner le visionnaire, mais j´ignorais qu´il saurait apporter au role le chaleur, la tristesse et cette mélancholie qui sont aussi intimement, aussi passionnément, melées dans le personnage. Or il réussit cette composition paradoxale avec brio. Les specateurs verront dans ce film un visage de Christopher Walken qu´ils ne lui connaissaient pas. Ceci dit, des films peu connus, comme Roseland et Who am I this time? lui ont déjà permis d´exploiter ces différentes cordes. La vision de ces films m´a oté tous les doutes que je pouvais avoir à ce sujet. On ne lui avait pas encore demandé, dans ses grands roles, de compositions aussi riches, aussi complexes.

Vous-a-t-il donc suffi de viellir un peu chacun des protagonistes?

Finalement, oui! Il y a dans le scénario un épisode relativement délicat... Il existe dans le livre une certaine innocence à l´égard du sexe, qui a beaucoup d´importance. Il ne fallait pas, en effet, que Johnny et Sarah couchent ensemble avant l´accident. or nous sommes dans les années quatre-vingt et Chris n´a pas l´air d´avoir dix-huit ans, meme au début du film lorsqu´ils paraissent l´un et l´autre plus jeunes! A un moment donné, elle dit: "Pourquoi n´entrez-vous pas? Vous passeriez la nuit ici. Il pleut dehors." A quoi Johnny répond: "Non, il y a des choses qui méritent qu´on les attende." Or cela risquait etre difficile à faire passer, voir ridicule, mais nous l´avons fait simplement, et je souhaite vivement que le public ne se trompe par sur ce garcon; qu´on ne le prenne pas pour un invraisemblable bennet en raison de cette scène. Je trouve la scène empreinte de délicatesse et particulièrement dans la manière dont les choses sont dites.

D´ailleurs, comme l´explique le film, il ne s´agit pas exclusivement d´un problème de sexe, d´autres facteurs interviennent également. Il est très perturbé au moment de cette première scène. Et c´est important car lorsqu´après l´accident, il font l´amour ensemble, on doit retrouver toute cette timide réserve du début. Par conséquent au lieu de transposer - en fonction de l´age de l´acteur et de l´époque - j´ai essayé de conserver cette naiveté à laquelle Stephen King excelle. Nous avons tourné la scène tout simplement. Ce fut là, voyez-vous, l´une de mes préoccupations!

 

UNE ACTION INTEMPORELLE

Avez-vous remanié toute la chronologie? Dans le livre, l´action se situe de la fin des années soixantes à la fin des années soixante-dix.

Le film est très intemporelle si je puis dire. Je n´emploi aucune musique qui soit datée, je n´utilise pas le rock, il n´y a pas d´affiche des Beatles sur les murs, il n´est pas question de Nixon. Or ce sont là des choses qui abondent dans le livre, bien qu´il soit, malgré tout, intemporel lui aussi. Il s´agit davantage d´un ton, d´une idée que l´on peut se faire de la Nouvelle-Angeleterre, de la sincérité et de la naiveté, beaucoup plus que de réalité à proprement parler. C´est ce que j´ai voulu faire dans le film. C´est pourquoi des indications très précises sur l´époque n´apparaissent pas aussi nettement que dans le livre.

Sur le plan des éléments d´identification visuelle, les vetements, les coupes des cheveux auraient pu indiquer l´époque dont il s´agissait: aussi ceux-ci ont-il été mis au gout du jour, ou presque, si bien que la fin du film est quasiment contemporaine de l´époque actuelle.

N-avez-vous pas envisagé de tourner en Europe, du moins à un moment donné de la pré-production?

Il y a dans le film une vision de la Pologne, l´invasion de la Pologne plus exactement. Nous avions, à l´origine envisagé de tourner cette séquence en Yougoslavie, mais pour finir nous l´avons tournée dans la périphérie  de Toronto et le résultat est formidable.

Nous avons tous eu beaucoup de plaisir à la tourner là, car pour chacun d´entre nous c´était une véritable gageur. Il n´y a pas vraiment beaucoup de scènes de guerre dans les films canadiens, notamment dans ceux dont l´action se déroule en Europe. Mais c´est également une vision, et seules des séquences fulgurantes sont montrées. Ce qui se résuma à une journée de tournage, programmée par le menu, et pour laquelle avait été réquisitionné tout un arsenal de tanks, mitrailleuses, explosifs et autres éléments qui relèvent de cette imagerie. Nous avons tourné dans une usine en brique désaffectée, à proximité d´une petite ville, située elle-meme aux abords de Toronto.

BEAUCOUP D´ACTION MAIS PEU D´EFFETS-CHOC GARTUITS!

Il y avait, non loin de là un emplacement pour caravane et je suis sur que les gens qui dormaient sur ce terrain se sont demandées ce qui pouvait bien se passer. Soudain, à deux heures du matin, on a déclenché ces énormes explosions, mitraillages, tirs au mortier, etc. Sans doute, ont-ils été avertis par l´un des notres, mais j´imagine volontiers qu´ils n´ont pas dormi tranquilles pour autant...

Avez-vous fait le storyboard du film?

C´est une chose que je ne fais jamais. Debra voulait que j´essaie de faire le storyboard de certaines visions et de certaines cascades. Nous avons, à cette fin, engagé un spécialiste du storyboard. J´avais, pour ma part, le sentiment que ce n´était pas très avantageux. Cela tendait meme à introduire la confusion dans nos rapports, car lorsque je mettais le storyboard à jour il y avait toujours au moins une bonne moitié de l´équipe de tournage qui n´était pas au fait des dernier événements et, à certains moments, nous traivaillions tous sur des hypothèses différentes. Je n´ai jamais trouvé cette démarche utile. L´élaboration du storyboard n´est pas un inconvient en soi car le dessinateur travaille sans avoir vu le décor ou meme les maquettes. Mais à quoi bon dessiner des chevaux tués dans une explosion, lorsque l´on ignore jusqu´à l´angle de tournage adopté, voire l´optique générale de toute la scène.

Au fons, mes dispositions à l´égard du storyboard n´ont pas changé. Cela peut etre utile dans des cas très particuliers, lorsqu´un certain type de précision visuelle est indispensable lorsqu´on filme des mattes ou quelque chose du meme genre. Je comprends très bien les raisons que l´on peut avoir de faire cela. Mais, dans un tournage normal, je n´en vois pas l´utilité. Lorsque vous vous rendez sur les lieux de tournage avec les acteurs, vous ne leur dites pas: "Vous vous asseyez là-bas, le gros plan est ici, etc...". Je commence d´aboard par "prendre la  température" de la scène avec les acteurs eux-memes. Le visuel en découle naturellement.

Y a-t-il beaucoup d´effets spéciaux dans le film? Les "visions" donnent à penser qu´elles en font une pleine utilisation.

Oui, c´est vrai. Mais ils ne dominent absolument pas le film, qui sollicite davantage l´intervention de l´imaginaire. Il ne s´agit d´aucune facon d´un film "à effets spéciaux".

En fait, au moment où j´ai commencé à me préoccuper de la manière dont il fallait réaliser les "visions", le scénariste s´est lui aussi beaucoup intéressé à la question; il a également pensé que celles-ci deviendraient un élément majeur du film. Mais il a  du constater, non sans surprise, que cela demeurait un film à personnages et intrigue.

Comment le tournage s´est-il passé? Pouvez-vous nous rapporter quelque incident survenu au cours de la réalisation? Nous savons que vous avez  eu des difficultés à trouver un étang pris par les glaces pour une scène particulière.

Nous avons meme finalement renoncé à la séquence en question. Mais figurez-vous, que cet étang, nous l´avons trouvé! Nous avons tourné la scène. Mais j´ai du, en fin de compte, faire démarrer l´action du film un peu plus tard que celle du livre. Johnny n´a pas, au début, cette blessure à la tete. C´est très simple, dans la version cinématographique, il s´agit d´un homme très normal qui a un accident de voiture. Et, pendant qu´il est dans le coma, des choses se passent...

Comme toujours, il est arrivé mille petites chosesau cours du tournage! Mais ce fut un tournage sans incidents majeurs, agréable. Les acteurs étaient très enthousiastes. Je sais que certains d´entre eux s´étaient engagés avec un intéret modéré, mais  finalement, ils ne sont séparés à regret. Ce qui est toujours un bon signe...

Comment définiriez-vous la "zone morte"?

Le film la définit très clairement. J´ai pensé qu´il fallait etre plus précis dans le film que dans le livre. La "zone morte" est cette région, à l´intérieur des visions d´anticipation, qui n´est pas immuable, parce que le visionnaire a le pouvoir de la modifier.

LE SURPRENANT DON DE DOUBLE VUE

S´il a une vision à "zone morte", cela signifie qu´il s´agit inévitablement d´une vision d´avenir sur laquelle il peut intervenir. S´il a une vision qui appartient au passé, et il s´agit de quelque chose qui s´est effectivement déjà produit, eh bien il n´y a rien qu´il puisse faire pour la modifier. Johnny ne prend seulement conscience de son pouvoir que plus tard dans le film, lorsqu´il se met à avoir des visions fulgurantes d´avenir, par opposition aux visions rétrogrades.

Bien sur, cela a un retentissement très important sur ses actions et la révélation de cela est donnée au moment très précis où il se demande s´il doit ou non tuer Stillson. Une fois qu´il a acquis la conviction qu´il peut intervenir sur le futur, ainis qu´on le voit dans ses visions, il sait que c´est là ce qu´il doit faire.

Est-ce indiscret de vous demander ce que fut le budget du film?

Initialement, le budget prévu se situait entre huit et dix millions de dollars. Il se pourrait très bien que le film reviennent à moins de huit millions. Je ne peux pas dire. La comptabilité n´a pas encore fini son travail!

Quelle est la position de ce budget par rapport à ceux de vos précédents films?

Videodrome a couté 4,8 millions de dollars; c´était jusque là le plus cher de tous mes films. Scanners a couté 3,8 millions de dollars. La progression est logique!

Tirez-vous une gloire quelconque d´avoir eu pour The Dead Zone un budget égal à deux fois celuis de Scanners?

Non. Ceci nous permettait d´engager des acteurs plus chers, ce que nous avons fait. Soit dit en passant, il y a dans le monde des acteurs très chers avec lesquels je ne voudrais pas travailler, meme gratuitement!

La denrée la plus précieuse que l´on puisse acheter, c´est le temps. Nous avons eu un calendrier plus long qu`à l´ordinaire. Pour finir ce film représente quelques onzes semaines de tournage. Toute la différence est là. Nous avons eu la chance de pouvoir nous "retourner" si je puis dire. Mais en gros, c´est tout! Car sinon toutes les pressions auxquelles nous sommes soumis sont toujours les memes. On finit immanquablement par manquer de temps, puis de ceci, et de cela. Les choses sont malgré tout encore un peu désorganisées parfois. C´est très classique. De ce point de vue, pas de différence réelle!

Pouvez-vous nous parlez du travail avec la Paramount?

Il n´y a jamais eu que je puisse appeler "ingérance des studios". The Dead Zone était, à l´origine, une production indépenante de Dino De Laurentiis et, à un moment donné, avant l´achèment du film, la Paramount l´a reprise. Ils voulaient deux choses, entre autres une scène où l´on comprendrait que Stillson est le "méchant". Dans le livre, il l´est en effet de facon redoutable; non content de frapper un chien, il faut encore qu´il le batte à mort! J´ai supprimé cette scène dans le film que je fais commencer plus tard dans sa carrière. Les gens de la Paramount estimaient néanmoins qu´il fallait une scène qui permit aux spectateurs de comprendre le degré de méchanceté de Stillson. C´est précisément cette scène que nous avons écrite, Debra et moi, sans la participation de Stephen, parce que nous en avions besoin rapidement. Nous n´avons pas eu cependant le sentiment d´une chose qui nous était imposée, et  de ce fait désagréable. Pour ma part, je trouvais meme que c´était là une bonne idée. Il n´y eut donc aucun conflit à se sujet.

Je suis intervenu une autre fois et de la facon suivante. J´avais écrit la vision au cours de laquelle Johnny voit son petit élève en danger, à la suite de quoi il tente, à force d´arguments, d´écarter son protégé du danger potentiel. Dans le livre cette scène se produit selon des modalités différentes; il y est question d´un incendie qui se déclare dans une bibliothèque, alors que dans le film des enfants font du hockey sur un étang gelé, et la glace cède sous le poids de joueurs...

J´aurais aimé que l´on ne sut jamais si cette prémonition de Johnny était exact ou non. Je ne montre rien de ce genre dans le film,mais on a auparavant eu la confirmation de la véracité de ses visions. Dans le doute tout eut été tout simplement plus subtil. L´équipe de tournage était d´avis que le public voudrait réellement en avoir le coeur net et voudrait qu´on lui dise que Johnny était bien dans le vrai.

UN FILM DESTINE A UNE LARGE AUDIENCE

Je me suis finalement rendu à ces divers arguments, mais pas avant d´avoir trouvé le meilleur moyen de faire passer le message. Comme il était impossible de tourner une scène dans laquelle les gosses tombent dans l´eau et se noient, nous avons procédé différemment. C´est ainsi que l´on apprend que Johnny est resté chez lui où il a lu dans le journal que deux enfants étaient morts noyés dans l´étang pris par les glaces. Le procédé du journal est classique. Mais j´ai également apporté autre chose que j´aime beaucoup et que je me réjouis d´avoir introduit dans le film. J´ai donc fait en sorte que Johnny apprenne par le journal que les deux enfants sont morts noyés; le père n´a rien voulu entendre de sa mise en garde, aussi lui téléphone-t-il; c´est le petit garcon qui décroche. Johnny ne dit mot; il voulait tout simplement s´assurer que son petit protégé était sain et sauf. L´enfant qui sait qui est au téléphone, murmure: "Johnny". Ce dernier raccroche. Cette scène rajoutée est vraiment bonne. Finalement, je remercie la Paramount de son insistance!

Je crois pouvoir dire que si nous n´avions pas fait cette concession à la compagnie de production - qui voulait absolument ces deux scèns supplémentaires - eh bien celle-ci n´aurait pas repris le film. Bien sur, en ce qui me concerne, je n´ai jamais été placé devant une telle alternative.

Quels sont vos projets? Avez-vous l´intention de réaliser à nouveau des films basés sur vos propres scénarios? Ou bien souhaitez-vous rééditer cette expérience?

Ce serait très frustrant pour moi d´imaginer que je n´écrirai plus jamais. Ecrire m´importe beaucoup. Il est certes évident que je peux faire un film basé sur le travail d´un autre, l´apprécier, et meme avoir pour finir le sentiment que le film est un réussite superbe, comme c´est le cas ici. Aussi n´éliminerai-je jamais arbitrairement cette possibilité. Mais le prochain projet auquel je songe à m´atteler est la rédaction d´un scénario original. Voilà ce que je me propose de faire dans l´immédiat. Ce qui est étrange, lorsque je fais un film dont le scénario n´est pas de moi, c´est le sentiment que j´ai qu´il existe quelque part - irréalisé - un film de moi dont je ne saurai jamais ce qu´il aurait pu etre. Le nombre d´années de travail dont nous disposons, chacun, nous est compté et toutes les fois que je m´inspire du travail d´un autre, c´est autant de temps dont je me prive pour explorer mes propres possibilités.

Peut-etre la panachage des deux démarches est-il plus sain que je ne suis naturellement enclin à le croire. Après Videodrome, film certainement très intensément personnel, j´étais pret à tenter quelque chose d´autre. J´ai également eu envie d´entrer très rapidement dans la production. Après The Dead Zone, il faudra de six mois à un an d´écriture avant d´arriver à la production d´un nouveau film. La production suppose une véritable propédeutique, ou préparation si vous préférez. La forme d´énergie sollicitée par l´écriture est tout à fait différente de celle qu´exige la production.

L´histoire de The Dead Zone est aussi différente pour Stephen King, écrivain, qu´elle l´est pour vous, cinéaste. N´est-ce pas?

Cette remarque est intéressante. Oui, en effet. Ce n´est pas là l´écriture habituelle de Stephen et le résultat est un film qui ne correspond pas exactement à l´attente de son public. Ce qui, je le crains, peut poser un problème délicat de commercialisation. Il y a tous ceux qui n´aiment pas les films inspirés des romans de Stephen et je serais très malheureux que ceux-là ne viennent pas voir The Dead Zone, qu´ils pourraient très certainement apprécier.

Je pense que The Dead Zone s´adresse à une audience différente, plus vaste qu´on n´imagine. Ce serait une regrettable erreur de définir le film comme un "nouveau voyage cauchemardesque dans la terreur avec Stephen King"!

Par certains cotés c´est un film très mélancolique. Mais je suis heureux de pouvoir dire qu´on le trouve malgré tout impressionnant et irrésistible à la fois. Les collaborateurs qui arrivent à l´improviste au mixage et voient une bobine dans le désordre se montrent immédiatement impatients de découvrir la suivante et sont généralement très frustrés lorsqu´ils ont compris que nous recommencions la meme chose mille fois de suite. Ca aussi, c´est un très bon signe! Ce qui ne veut pas dire que le film soit banalement mièvre. Bien au contraire, il est très fort, impressionant, envoutant meme: Le charme qu´il exerce ne se mesure pas en décibels ou en globules rouges. L´on voit un peut de sang, naturellement, mais cela n´excède pas ce que l´on nous propose au journal télévisé...

Ne pensez-vous pas que votre propre public sera décu, habitué qu´il est à l´esthétisme et aux effets effusions de sang de vos films antérieurs? Ne craignez-vous pas que The Dead Zone le déconcerte?

Je pense que c´est là notre problème à tous. Debra Hill a se inconditionnels, j´ai les miens. Quant à Stephen King il en a davantage que nous deux réunis. Je pense que ces divers groupes d´"afficionados" s´attendent à quelque chose qu´ils ne trouveront pas en vérité. Mais je ne crois pas qu´ils seront décus. Quelque part, malgré tout, le film correspond un peu à ce qu´ils en espèrent. Je pense qu´il est très important de promotionner celui-ci correctement et de veiller à ce que le public soit averti de ce qu´est véritablement le film.

La question savoir si le public aimera ou non le film ne m´inquiète pas outre mesure. Je serais vraiment très surpris  que celui-ci soit mal accueilli. Pour mes précédents films, ce fut autre chose. Je savais qu´ils étaient à ce point extrèmes qu´ils ne pouvaient faire l´unanimité. The Dead Zone par contre devrait susciter l´enthousiasme du plus grand nombre. Je serais très décu s´il en était autrement.

Vous avez donc la conviction intime que ce film sera un succès?

Pour moi l´origine du succès d´un film est un mystère complet. Il y a une chose dont je suis certain, c´est qu´on ne peut pas voir ce film et ne pas l´aimer. Il est puissant, original et, à la fois, très accessible. Mais le succès, c´est un peu le hasard... cela échappe à votre controle!

 

(Trad: Solange Schnall)

(1) Cf. précédents entretiens avec Cronenberg dans les nos. 2, 19 (The Brood) et 35 (Videodrome) de l`Ecran Fantastique. L´analyse du roman "The Dead Zone" ("L´accident", Ed. Lattès) figure dans notre numéro 35, p. 23.

(2) Parmi ceux-ci on a beaucoup parlé du réalisateur russe de Sibériade, Andrei Mikhalkov Konchalovsky, qui avait été à une certaine époque pressenti de diriger The Dead Zone.