Mad Movies, No. 147, Novembre 2002, p.44-45

Interview

Peter Suschitzky

L´Oeil

Peter Suschitzky

Il était temps de faire la lumière sur ce prestigieux homme de l´ombre. Fils du chef-opérateur Wolfgang Suschitzky, il office sur The Rocky Horror Picture Show et L´Empire Contre-Attaque avant de devenir le collaborateur attiré de David Cronenberg. Respect.

Quels souvenirs gardez-vous de votre participation à The Rocky Horror Picture et à l`Empire contre-attaque?

The Rocky Horror Picture est l´un des meilleurs films sur lesquelles j´ai travaillé, malgré ma faible opinion du scénario à l´époque, et des conditions de tournage difficile. Aujourd´hui pourtant, j´apprécie beaucoup l´humanité, l´excentricité de ce film. J´avais vu la version théatrale avant de faire le film, sans toutefois l´apprécier pleinement. Ce n´est plus le cas aujourd´hui. J´adore le caractère unique de cette histoire, et c´est ce genre de cinéma qui m´intéresse avant tout, ce que les Francais appellent "le meilleur du cinéma d´auteur".

Concernant L´Empire contre-attaque, George Lucas avait été impressionné durant ses études de cinéma par un des mes travaux intitulé Privilège (1967) et m´avait en fait déjà sollicité pour La Guerre des étoiles. Mais la Fox lui avait à l´époque intimé de prendre quelqu´un de plus expérimenté, notamment dans le domaine des effets spéciaux. George avait donc engagé Gilbert Taylor, qui avait travaillé notamment sur Cul de sac de Polanski, mais ne s´était apparemment pas bien entendu avec lui pendant le tournage. Il m´a donc rappelé pour L´Empire..., ce dont je lui suis très reconnaissant. Je n´avais aucune expérience des effets spéciaux, à l´époque, mais ma rencontre avec Irivin Kershner s´est bien déroulée. J´ai meme recu une lettre de lui avant le tournage, disant qu´il avait vu Valentino et apprécie mon travail! Je me suis ensuite rendu à San Francisco, à ILM - qui s´appelait encore "le ranch" à l´époque - où j´ai rencontré tous les responsable des effets spéciaux pour discuter du visuel de chaque scène. J´étais assez anxieux à l´idée de tourner des séquences à effets spéciaux, mais le tournage s´est bien déroulé du fait que nous étions conseillés en permanence par de spécialistes sure le plateau.

Comment etes-vous, plus tard, devenu le chef-opérateur attiré de David Cronenberg?

David cherchait un remplacant à Mark Irwin, qui l´avait quitté pour tenter sa chance à Hollywood après le succès de La Mouche. Mon nom s´est retrouvé sur une petite list de candidats, et j´ai rencontré David à Londres. Par la suite, j´ai recu un écho très favorable de son assistante. À cette époque, je ne connaissais pas du tout son oeuvre. J´avais à vrai dire un peu peur de ses films! (rires) Toutefois, je sentais que le scénario de Faux semblants possédait un potentiel énorme. Et quand j´ai rejoint David au Canada pour la préparation du film, il m´a montré La Mouche.

Comment se déroule votre collaboration deuis Faux semblants?

Nous élaborons de concert l´éclairage et le cadrage. Mon role sur le tournage dépasse le simple cadre technique. Je conseille David sur divers point de réalisation. S´il me semble judicieux de refair un prise, je lui dis. Je peux donc influencer sur le rythme d´une séquence par mes suggestions, qui englobent le placement de la caméra et le cadrage. Au niveau de la préproduction, David et moi effectuons généralement des répétitions techniques d´environ un moiis. Notre travail à meme le plateau est toujours envisagé de la meme manière. Nous nous basons sur des répétitions avec les acteurs et non sur des storyboards. David préfère regarder d´abord les acteurs et ensuite décider du placement de la caméra. Je lui fais des suggestions qu´il accepte ou non. Notre collaboration sur le plateau est en fait devenu si instinctive que nous pouvons nous comprendre à démi-mot.

Comment caratérisez-vous la mise en scène de David Cronenberg?

Elle a évolué au fil des ans. Quand je l´ai rencontré, sa mise en scène était d´une facture très classique. Sur Faux semblants, il tenait à couvrir chaque scène avec un plan large, un plan moyen et un plan gros de chaque acteur. Mais cela a changé au fil des ans, David est devenu plus audacieux, plus confiant sans doute. Pour Spider, le temps de tournage s´étant réduit de 12 à 8 semaines, nous avons du simplifier notre approche, tournant de fait moins de plans que pour les films précédents. Je dirais donc que le style de David a évolué, à la fois par envie, nécessité et pragmatisme; il évalue désormais avec plus de confiance le matériel filmique réellement nécessaire.

David Cronenberg Spider

Le principal défi de Faux semblants était dans la mise en scène des jumeaux....

En effet. Et le plus dur était en fait de déterminer quand nous devions utiliser ce que nous appelions "l´effet de gémellité". Pour convaincre les spectateurs, nous avons recouru à toute une panoplie d´effets classiques, mais le public voit assez souvent les deux Jeremy Irons ensemble pour etre convaincu d´avoir affaire à des jumeaux. Pour accomplir l´effet de gémellité, nous avons recouru à la technique traditionelle du split-screen, aec un cache, en y adjoignant la nouveauté d´une dolly controlée par ordinateur. Je pouvais donc effectuer des panormiques et des travellings entre Jeremy Irons et son double, et l´ordinateur cntrolait les mouvements du cache permettant de séparer les deux images. C´était un procédé fabuleux mais épuissant au niveau de la préparation. D´ailleurs, lors de la première utilisation, tout l´appareillage a explosé à cause d´un court-circuit, emplissant tout le plateau de fumée! (rires) Il a donc fallu renvoyer tout le système à New York pour une maintenance de 15 jours, et nous avons du reprendre les séquences de gémellité plus avant dans le tournage.

Pour Le Festin nu, il avait été prévu de tourner les extérieurs à Tanger, ce que la Guerre du Golfe a rendu impossible....

En effet. Les assurances refusaient de couvrir le tournage à  cause de la Guerre du Golfe, à tort ou à raison. Nous avons finalement décidé de tourner en studio, ce qui, je pense, a tout de meme permis d´homogénéiser toute la dimension onirique du film.

Pour M. Butterfly, par contre, vous avez multiplié les extérieurs, en Chine, en France et en Hongrie...

C´est le seul film qui nous a fait autant voyager, David et moi. Le tournage impliquait d´engager des équipes locales dans chaque pays, ce qui s´est révelé stimulant et plaisant. La principale difficulté du film était de faire croire au public que John Lone était une femme, surtout dans les gros plans. Dès que je sentais que John trahissait un peu trop sa masculinité, je conseillais à David de modifier l´éclairage de son visage et de refaire la prise.

Comment avez-vous vécu la tourmente entourant la sexualité dépeinte dans Crash?

Je ne comprends pas pourquoi les gens ont été autant choqués par les scènes de sexe de Crash. Peut-etre sont elles frappantes et dérangeantes parce que la caméra ne se détourne pas de personnages pendant qu´ils font l´amour. De plus, ils se révèlent leurs fantasmes à voix haute. Ce qui n´est pas quelque chose d´habituel dans le paysage ordinairement plus romancé du sexe sur pellicule. J´ai personnellement adoré filmer ces scènes, parce qu´elles étaient philosophiquement et émotionnellement complexes, et intrinsèques au drame vécu par les personnages. 

Comment s´est déroulée la préparation de Spider?

Comme souvent, le financement s´est révelé difficile. J´ai lu le scénario un an avant le tournage, et régulièrement discuté des aspects artistiques du film avec David au téléphone. Mais nous n´avons finalement eu que très peu de temps de préparation effective, seulement deux semaines pour effectuer les repérages et peut-etre une demi-journée pour tester la pellicule et l´éclairage. Nous avons en effet choisi Spider une nouvelle pellicule faible contraste de Fuji, à laquelle nous n´étions pas du tout habitués. Nous avons décidé de l´employer aussi bien pour les intérieurs que pour les extérieurs, bien qu´elle fut trop sensible pour la lumière diurne et requit, de fait, l´emploi de filtres neutres. Je voulais, à l´origine, utiliser une pellicule distincte, de faible sensibilité pour les extérieurs, mais j´ai constaté que la différence entre les deux était trop importante.

Pourquoi avoir filmé Spider au grand angle?

Personnellement, je sentais que le grand angle renforcerait visuellement l´impression de malaise entourant le personnage principal. Nous avons aussi souvent opéré des décadrages pour accentuer cette impression.

Que pensez-vous aujourd´hui de l´univers philosophique et graphique si particulier de David Cronenberg?

David est profondément en phase avec le subconscient, beaucoup plus que la plupart d´entre nous. Et il n´a jamais peur de laisser le subconscient surgir à la surface de ses films.

 

 

Propos recueillis et traduits par David ARGOMAND