Première, No. 266, Mai 1999, p. 98 - 101

Le double jeu de Cronenberg

 

"Existenz", le dernier film de David Cronenberg, est une parabole sur les jeux vidéo. Le prochain président du Festival de Cannes y fait des commentaires ironiques sur son propre cinéma, comme sur le cinéma en général.

Avec ses lunettes, son élégance impeccable et ses manières suaves, David Cronenberg ressemble davantage à Yves Saint Laurent qu`à un réalisateur de films d´horreur (ou à l´idée qu´on s`en fait). C´est pourtant l´étiquette qui l´a suivi pendant longtemps. Probablement à cause de l´imagerie forte avec laquelle, de Frissons à Crash, il n´a cessé d´explorer les thèmes de la transformation de l`homme par la technologie et des rapports du créateur avec sa création. Si La Mouche a été son premier grand succès public, c´est avec Faux-semblants qu´il a commencé à etre pris au sérieux. Aujourd´hui, Cronenberg est tellement respectable qu´il a été appelé à présider le jury du prochain festival de Cannes. Mais a-t-il réellement changé? Avant de réaliser des films, Cronenberg a fait des études universitaires poussées (lettres et sciences). Il en a gardé un gout pour l´analyse et la pédagogie, qui se retrouvent dans son discours. À propos son discours d`eXistenZ, il parle moins d´orifices et de choses répugnantes que d´écriture, de libre arbitre et des rapports entre l´art et la science.

Interview: Gérard Delorme

Photo: Patrick Swirc

Première: Après Videodrome et la télé, Le festin nu et la littérature, voilà ExistenZ et la réalité virtuelle. C´est toujours la meme histoire, non?

David Cronenberg: Je ne peux pas nier qu´il ait des connections. C´est le deuxième script que j`ai écrit tout seul dépuis Videodrome [83]. Mais lorsque j´écris, j´essai d´etre très naif. Je n´ai pas revu Videodrome depuis quinze ans. Voilà ma version: j´ai en moi un réservoir d´images, il m´appartient en propre, alors je puise dedans, c´est inévitable qu´il y ait des correspondances. Certains thèmes demandent à etre explorés, affinés et observés sans arret et sous des angles différents. pour moi, c´est très naturel, c´est une conséquence du genre de cinéma que je veux faire.

Vos films parlent souvent de la facon dont les médias affectent la perception des gens. N`avez vous pas été vous-meme affecté par l´évolution de vos rapports avec les médias?

Je ne crois pas en tout cas etre sur la défensive. En Angleterre, on m´a dit: "Vous avez fait ce film en réponse à Crash parce que vous le vouliez moins controversé et plus accessible." En réalité, j´ai écrit eXistenZ avant Crash, et je pensais que j´allais le réaliser avant. Ce rapprochement est donc faux. Je ne fais pas mes films en fonctions des médias.

Je sais que beaucoup de cinéastes détestent parler de leur travail. Ils ont peur qu´on formulant leur idées, il se paralysent. Ils préféraient travailler de facon plus intuitive. Il me semble que je peux commenter mon travail sans dommage. Je fais appel à une partie différente de mon cerveau. J´aime penser que j´ai autrefois été un universitaire. J`aime l´analyse. Ca ne me dérange pas de critiquer mes propres films. Mais seulement après coup. Lorsque j´écris, je me débarasse de tout ca, et je fais appel à u autre chose.

Qu`est-ce qui vous intéresse dans l´intelligence artificielle?

Les premiers ordinateurs m´ont  passioné à cause du progrès qu´ils ont apporté à l´écriture. J´ai toujours été frustré par les machines à l´écrire et leur processus tellement linéaire. Une erreur, et vous deviez tout recommencer depuis le début. Le fonctionnement du traitement de texte est beaucoup plus proche de l´esprit humain. J´ai commencé avec une Xerox 8-16, dès sa sortie. Cétait un gros appareil qui a l´air d´émodé maintenant, mais à l´époque, le concept était très moderne.

Vous jouez aux jeux vidéo?

J´y joué un peu. Ce qu´ils représentent me fascine, mais je n´ai pas la patience d´aller jusqu´au bout d´un jeu. Il faut y passer entre huit heures et trois jours. Mon fils a cette patience, comme d´autre personnes de ma connaissance. Par leur intermédiare, j´ai des notions de ce que ca représente. J´y trouve des éléments très cinémtaographiques et littéraires. Certains des meilleurs jeux ont une imagerie fantastique. On assiste peut-etre à l´émergence d´une nouvelle form d´art. Je suis parti de ce postulat dans le film: l´héroine est une conceptrice de jeux autant qu´une artist, et le jeu qu´elle a concu est ne form d´art qui englobe tout.

Vous jouez avec l´idée que la virtualité est la réalité.

Un cinéaste - et a fortiori un artiste - en vient toujours à créer sa propre version de la réalité, qui peut lui paraitre plus intense et plus réelle que ce que la plupart des gens considèrent comme la réalité. D´un point de vue philosophique, je crois sincèrement que toute réalité est virtuelle. Il n´y a pas de réalité absolue. Chacun la voit différemment. Si on pouvait vraiment se mettre dans la tete de quelqu´un d´autre, on serait très choqué de réaliser à quel point chaque chose est percue différemment. Ce serait comme le plus bizarre des voyages provoqués par la drogue. Ca fait partie des implications du film, bien que j´ai gommé toute connotation ouvertement philosophique.

Il y a pourtant un conflit entre les réalistes et les existentialistes.

On les appelle les réalistes parce que, dans le film, ils sont opposés à la création de tout ce qu´ils croient ne pas etre réel. Ils pensent que les jeux peuvent déformer la réalité avec des conséquences sociales importantes. Cette réaction ne s´applique pas seulement aux jeux. On la retrouve dans toutes les formes d´art. Il y a meme des religions qui boycottent l´art à moins qu`il ne soit totalement à leur service. Je me souviens d´un livre, Seduction of the Innocent, qui circulair lorsque j´étais enfant. Il prétendait démontrer les effets destructeurs de la bande dessinée sur les enfants. Les EC comics, que j´aimais beaucoup, étaient particulièrement visés. Beaucoup de mères en sont venues à bruler des BD qui, aujourd´hui, valent une fortune. Ce n´est donc pas nouveau, c´est seulement une nouvelle approche de cette réalité.

La notion meme de réalisme est relative. Au cinéma, le réalisme est considéré aussi bien comme une qualité que comme un défaut.

La réalité est glissante. Le language aussi. En ce sens, le language reflète la difficulté d´exprimer toute forme d´absolu. Pour communiquer, nous avons besoins d´un langage consensuel et absolu. Or, c´est impossible parce qu´en meme temps, le langage doit etre organique et s´adapter aux circonstances qui, elles-memes, changent constamment. Le langage est donc paradoxal. L´art encore plus. Par sa nature meme, l´art n´est pas précis. C´est justement une partie de son pouvoir d´etre suggestif, allusif et ambigu.

Considérez-vous votre cinéma comme réaliste?

Oui. Je dirais meme hyper-réaliste. Mon travail est une tentative d´aller sous la surface apparente des choses et d´arriver à une sorte de compréhension essentielle, plus basique et primordiale que ce nous connaissons dans la vie de tous les jours. J´étais coté de Mike Leigh lorsqu´il a recu la Palme d`or pour Secret et Mensonges. Il a fait un discours qui revenait à dire pourquoi il trouvait son cinéma si merveilleux et plus réel que le cinéma d´autres cinéastes. Je venais de faire Crash et je considère que mon cinéma est également réel. J´aurais pu dire plus vrai, et je le pensais, mais je ne voulais pas provoque un polémique. Je pense que la réalité de Mike Leigh est ordinaire et limité aux petits conflits quotidiens de gens qui travaillent.

Il semble que vous utilisez dans vos dialogues un langage de plus en plus explicite. Quelle place laisse-t-il à l´interprétation?

eXistenZ est un film qui s´auto-observe davantage que mes films précédents. En particulier, il fait des commentaires sur le cinéma, sans etre trop frivole ou "déconstructionniste", ce que je ne voulais pas. Lorsque Allegra Geller [Jennifer Jason Leigh] dit: "Les espoirs des gens sont si limité et les possibilités si grandes", je parle de la situation du cinéma telle que je la vois actuellement. Les attentes des spectateurs sont tellement conditionnées par Hollywood que ceux-ci peuvent à peine supporter la vision d´un film qui ne soit pas conforme à ce modèle, à son rythme, à ses dialogues et meme à son langage. Ils ne veulent pas de films sous-titrés, ils ne veulent pas entendre de langues étrangères. C´est ca que je commente. Il y a aussi à l´intérieur du film des commentaires sur ce qui arrive au meme moment. Mais c´est dans la logique du film. Je crois qu´il rest beaucoup de place pour l´ambiguité et l´allusion.

Vous semblez etre plus distant et ironique avec vos personnages que par le passé.

C´est vrai. Ce n´est pas calculé, ca c´est développé organiquement avec l´écriture du script. Je n´essaie pas de faire de l´ironie comme dans Scream 1 et 2. Je ne fais pas référence à d´autres films sur la réalité virtuelle. À mon avis, c´est un jeu assez creux et très vite lassant une fois que vous avez compris. Shakespeare in Love fonctionne sur ce principe. C´est la formule de Scream appliqué à Shakespeare, la version de Tom Stoppard d´une déconstruction. C´est un jeu que je ne voulais pas jouer. Mais l´ironie vient naturellement du commentaire soi-meme. Bien sur, ca induit une distance qu´on n ´obtiendrait pas autrement.

Les personnages d´eXistenZ se réfèrent à eux-memes comme étant des personnages [du jeu vidéo]. Qu´est-ce que ca leur laisse comme libre arbitre?

Il y a deux niveaux. D´abord, je parle de la vie elle-meme, où jouer le jeu implique le respect des conventions de la société dans laquelle vous vivez. Sous-entendu, vous pouvez choisir de ne pas jouer le jeu selon la pression qui s´exerce sur vous. On connait tous des gens qui abandonnent en cours de route. Dans les années 60, c´était un mot d´ordre anticonformiste et libérateur: "Turn on, tune in, drop out." Timothy Leary en est un exemple: il était prof à Harvard, réputé, promis à un avenir brillant, et, d´un seul coup, il a décidé de tout laisser tomber. Je crois littéralement que nous sommes le produit de notre contexte et qu´en meme temps, nous pouvons nous réinventer tous le matins avant meme de sortir du lit.

À un autre niveau, plus cinématographique, le film pose la question de savoir si un personnage a été écrit correctement. Dans tout film, et plus généralement dans toute oeuvre d´art, il y a des règles à respecter, et ca dérange les gens quand vous les transgressez. Si vous faites un film "réalistes" ou "naturalistes" et que, soudain, des chose surnaturelles arrivent à un moment crucial, les gens vont etre troublés. Mais s´il est étendu dès le départ que des choses surnaturelles sont susceptibles d´arriver, alors tout va bien. Donc, je joue avec tout ca, avec les attents des spectateurs et leur conception de ce qu´un film peut ou ne peut pas faire.

Une des raisons pour lesquelles les personnages aiment jouer, c´est qu´il espèrent amplifier leurs sensations. Comme sous l´effet d´une drogue.

Ce ne sont pas tant les drogues qui m´intéressent que les moyens par lesquels nous cherchons à altérer ce que nous considérons comme la réalité de base. Ainis, nous mesurons à quel point la réalité est une invention, une convention plutot qu´un absolu. La première fois que quelqu´un prend de l´acide, il se rend compte que les couleurs, les odeurs, les formes sont différentes à un point qu íl ne pouvait soupconner auparavant. Pour Fellini, ca a été une révélation. Il s´est rendu compte que sa vision catholique de la réalité n´était pas la seule option possible. Pour certains, le révélateur vient de l´art. Pour d´autres, c´est la lecture de William Burroughs. Pour moi, la drogue n´est qu´une voie parmi d´autres. On dit souvent des films sur la réalité virtuelle qu´ils sont "addictive" [qui rendent dépendant]. Les gens deviennent accros à l´idée de se brancher. Je n´en parle pas dans eXistenZ parce que j ´ai déjà traité cet aspect dans le Festin nu.

La présence de comédiens comme Sarah Polley et de Don McKellar rappelle que vous etes canadiens. Vous avez des rapports avec d´autres cinéastes canadiens?

Ce film est un coproduction anglo-canadienne. C´est donc normal d´utiliser des star canadiennes. Pour différentes raisons, je n´ai pas eu l´occasion de faire depuis longtemps. Don McCellar m´a dirigé dans deux films, dont Last Night, que j´aime beaucoup.

Parfois, j´envie ce qui se passe aux États-Unis quand je vois que Paul Schrader, Martin Scorsese, Brian De Palma, se réunissent régulièrement. Il n´y a pas de véritable communauté cinématographique au Canada. Atom Egoyan est le cinéaste canadien qui m´est le plus proche. On se connait bien et on se parle souvent tout naturellement. Il m´a appelé lorsqu´il voulait engager Ian Holm pour De beaux lendemains. Il voulait savoir comment Ian se comportait, s´il pourrait fair ceci ou cela... Réciproquement, lorsque j´ai envisagé Elias Koteas pour un role crucial dans Crash, j´ai appelé Atom. Elias avait déjà travaillé avec lui dans Exotica et The Adjuster.

Vous allez écrire votre prochain film?

Oui, à moins que quelque chose ne se présente. J´ai deux scripts sous le coude depuis des années. Ils ne sont d´ailleurs pas vraiment prets dans le sens où je n´ai pas encore écrit ne serait-ce qu´une vraie page formatée de script. Mais j´ai beaucoup d´idées pour ces deux projets.